ContreChamp
Les Lumières sous néons: sous les néons du vacarme, j’ramène la lampe du vrai. Par Stéphane Biron
ContreChamp, c’est la politique sans maquillage, entre poésie, lucidité et coups de pied tendres.
05/18/2026
LE TESTAMENT
Quelque part en ligne, il y a un gars qui a mis le drapeau vert, blanc, rouge dans sa photo de profil. C’est la Fête des Patriotes. Il a écrit quelque chose sur les étrangers qui nous volent notre culture. Il a mentionné Chevalier de Lorimier. Il croit, sincèrement je pense, que les deux choses vont ensemble.
Elles ne vont pas ensemble.
La nuit du 14 au 15 février 1839, dans sa cellule du Pied-du-Courant, de Lorimier a écrit son testament politique. Il allait être pendu le matin même. On ne fait pas ce genre de document pour la postérité abstraite ; on l’écrit parce qu’on a quelque chose de vrai à dire et plus beaucoup de temps.
Ce qu’il dit, c’est ceci : il meurt pour la liberté, pour un peuple capable de se gouverner lui-même, pour un pays où la loi serait juste parce qu’elle viendrait du peuple. Pas un mot sur la pureté du sang. Pas une ligne sur ceux qu’on devrait exclure. Un homme à l’aube de sa mort pense à ce qui l’a fait vivre, et ce qui l’a fait vivre, c’est l’idée que le pouvoir devait rendre des comptes.
Les 92 résolutions de 1834 ne sont pas un manifeste identitaire. C’est un texte de droit constitutionnel, influencé par les révolutionnaires américains et les philosophes des Lumières. Ce qu’elles réclament : un gouvernement responsable devant l’Assemblée, le contrôle des finances publiques, des institutions qui servent ceux qui les paient. C’est du Locke traduit à l’encre du Bas-Canada. C’est l’affirmation qu’un peuple a le droit de décider pour lui-même, pas le droit de se fermer à l’autre. Les deux ne sont pas la même chose. La confusion entre les deux n’est pas une erreur de bonne foi ; c’est un détournement.
Et il y avait, parmi les Patriotes, des O’Callaghan, des Brown, des Nelson. Des Irlandais, des Écossais, des Américains venus se battre pour une idée civique, pas pour une appartenance ethnique. La cause était ouverte parce que l’idée était ouverte. On s’y reconnaissait à travers une conviction, pas un patronyme.
Ce qui me dérange avec la récupération identitaire de ce drapeau, ce n’est pas seulement l’inexactitude historique. C’est la trahison de la méthode. Les Patriotes ont dit : nous voulons nous gouverner nous-mêmes parce que nous croyons être capables de raison. L’identitarisme dit : nous voulons nous replier sur nous-mêmes parce que nous avons peur de l’autre. Ce n’est pas la même phrase. Ce n’est même pas la même langue, malgré les mots communs.
Revenons au gars avec son drapeau dans la photo de profil. Je ne le méprise pas. Je crois qu’il est sincère dans son attachement, et que la peur qui l’habite est réelle. Mais il fait dire aux morts quelque chose qu’ils n’ont pas dit. De Lorimier, lui, croyait encore. Croyait qu’un peuple éveillé était capable de se choisir un avenir digne. Croyait que la liberté n’avait pas de frontière ethnique, mais une exigence civique.
Ce matin de février 1839, il est monté sur l’échafaud avec cette idée-là.
Ce n’est pas rien à porter.
#1839
05/17/2026
Nos islamistes à nous
C’était un dimanche matin ordinaire. J’avais le café, la lumière, le téléphone posé à côté de la tasse comme tout le monde. Le fil défilait.
Un premier post : un attentat en Europe. Dans les commentaires, Jean-Marc avait écrit on laisse rentrer n’importe qui p*s on s’étonne après. Treize likes. Des flammes dans les réactions.
Vingt minutes plus t**d, la municipalité avait partagé une photo du drapeau arc-en-ciel sur la façade de la mairie. Jean-Marc était revenu. Avec un texte différent cette fois, qu’il gardait dans ses notes depuis un moment : le Collège américain des pédiatres, la biologie immuable, les gamètes, des guillemets partout. Pas de vulgarité. Pas de cri. Le genre de texte qui ressemble à un cours.
Cinquante-cinq pouces levés.
J’ai posé mon téléphone. Et j’ai pensé à quelque chose que Jean-Marc ne voudrait pas entendre.
Ce que Jean-Marc dit détester dans l’islamisme radical, c’est précisément ça : l’idée qu’un groupe décide ce que l’être humain doit être, que tout ce qui s’en écarte soit nommé déviance, désordre, erreur à corriger. Qu’un texte d’autorité ferme la discussion parce que la discussion, au fond, est insupportable.
Il a fait exactement ça avec son copier-coller.
Le même carburant. Deux moteurs, même réservoir. La peur de ce qui ne lui ressemble pas. Le besoin que l’ordre du monde confirme le sien. La biologie convoquée comme le Coran l’est ailleurs : non pas pour comprendre, mais pour clore.
Je ne dis pas que Jean-Marc est un extrémiste. Je dis que la mécanique est identique. Haïr ceux qui veulent imposer leur vision du monde n’immunise pas contre l’envie d’imposer la sienne. La peur de l’autre n’est pas une opinion. C’est une logique. Et une logique n’a pas de camp.
Il y a quelque chose d’autre. L’orientation de quelqu’un ne change rien à la vie de Jean-Marc. Absolument rien. Elle ne touche pas son café du matin, ni sa réunion de paroisse, ni le prix de l’essence. La vie de Félix, dix-sept ans, qui calcule à chaque midi si la cafétéria est traversable, n’empiète sur aucune de ses libertés. Et pourtant, Jean-Marc a pris le temps de sortir ses notes. De copier. De coller. De publier. Ce n’est pas de la conviction. C’est de l’énergie consacrée à l’exclusion de quelqu’un dont l’existence ne le concerne pas. On appelle ça de la méchanceté quand c’est grossier. Quand c’est structuré, on appelle ça une position.
Mais Jean-Marc, encore une fois, on le connaît. Ce qui me reste sur l’estomac, ce sont les cinquante-cinq.
Ceux qui n’auraient jamais partagé le mème vulgaire. Ceux qui trouvent ça de mauvais goût, cette grossièreté-là. Ceux qui ont lu le texte structuré, les guillemets scientifiques, et qui se sont dit : voilà quelqu’un qui raisonne. Voilà une position défendable. Et ils ont levé le pouce, tranquillement, entre deux gorgées de café.
Ils ne connaissent pas Félix. Ils ont juste accordé leur respectabilité à la peur, parce qu’elle s’était habillée convenablement.
C’est ça, le vrai consensus mou. Pas l’indifférence des bonnes personnes. La caution silencieuse des gens raisonnables qui font la différence entre la forme et le fond, et s’arrêtent à la forme.
Le drapeau est descendu à dix-sept heures. La photo du matin circulait encore. Des cœurs. Des likes.
Jean-Marc avait mis son téléphone dans sa poche depuis longtemps. Il n’y pensait plus.
Je me demande combien de temps on peut appeler ça avancer.
« Écr. l'inf. »
05/17/2026
Votez Vrai
ContreFable
Jean-François Corriveau fait des escaliers en bois sur mesure à Trois-Rivières depuis vingt ans. Chêne blanc, merisier, parfois du noyer quand le client met le prix. Sept employés aujourd'hui. Deux au début. Il a emprunté pour ses premiers outils, remboursé avant terme, recommencé. Il vote à droite parce que c'est sa logique : le risque assumé mérite sa récompense, l'État n'a pas d'affaire dans chaque décision.
Un matin de campagne, une affiche bleue est apparue sur le boulevard des Forges.
VOTEZ DUHAIME. VOTEZ VRAI.
Jean-François l'a regardée. Puis il a tourné dans la cour de son atelier.
On appelle cela : « La Droite des Bâtisseurs ».
L'homme sur l'affiche a écrit quatre livres. L'État contre les jeunes. Libérez-nous des syndicats. La SAQ pousse le bouchon. Quatre titres. Quatre cibles. Rien de construit. Militant péquiste dans les années quatre-vingt-dix, conseiller politique à l'Action démocratique du Québec au temps de Mario Dumont, puis consultant pour une organisation suspecte au Maroc et en Irak, puis voix dans un micro, puis chef d'un parti. Il n'a jamais commandé une livraison de matériel à crédit, jamais attendu qu'un virement entre avant vendredi matin, jamais porté sur ses épaules le poids d'une masse salariale. Il s'est présenté à trois élections. Trois défaites. Il n'a jamais été député. Son salaire comme chef de parti : 130 000 dollars par an, financé par les cotisations et les fonds publics qu'il promet de réduire. Un homme qui a navigué d'un courant à l'autre, toujours au bon moment, toujours dans le sillage de quelqu'un d'autre.
On appelle cela : « Votez Vrai ».
À Sainte-Martine, un nommé Olivier classait les canettes de l'épicerie familiale à cinq ans. À vingt ans, il dirigeait un IGA avec cent cinquante employés et un chiffre d'affaires de plusieurs millions. Il a acquis le Beachclub, monté le Groupe Midway, lancé des marques, mis son nom sur des risques réels.
En Outaouais, un certain François a grandi sur une ferme, pauvre, et a hérité de l'esprit entrepreneur de son père et de son grand-père. Il a cofondé Atelka, le plus important centre d'appels au Canada, et Aheeva, une entreprise technologique présente dans soixante-quinze pays. Ces deux-là n'ont pas passé leur vie à écrire contre ce que les autres avaient bâti. Ils avaient trop occupés à bâtir.
Jean-François entre dans l'atelier. Il a un escalier de merisier à terminer pour jeudi, un apprenti à former et deux planches mal équarries à refaire.
Il repense à l'affiche bleue. Il ne déteste pas cet homme. Il ne le reconnaît juste pas.
« Écr. l'inf. »
Un suiveux, ça ne mène pas un chantier.
05/16/2026
Le Robinet Fermé
(ContreFable)
Sylvie Lapointe avait ouvert son compte de taxe un mardi matin, entre le café et le lunch à préparer. La taxe municipale avait augmenté. Pas beaucoup, juste assez pour qu’elle reporte sa chirurgie dentaire une autre année. Son mari avait fait le calcul sur un coin de table: l’épicerie, le mazout, l’hypothèque révisée à la hausse, les deux enfants qui grandissent à une vitesse indécente.
Il n’y avait plus de marge. Il n’y en avait plus depuis un moment.
Elle avait replié l’enveloppe et était partie travailler.
On appelle ça : «La Fiscalité Responsable».
Le même matin, à Québec, Alex Boisseneault regardait les chiffres de l’ISQ avec le calme de l’homme qui attendait ce moment depuis longtemps. Le solde migratoire international: quasi nul. L’immigration temporaire avait chuté de 51 000 personnes en un an.
«C’est ce qu’on demandait, dit-il à son attaché. Reprendre le contrôle. Choisir nos gens.» Son attaché approuva. Il approuvait souvent.
Ce qu’Alex Boisseneault ne dit pas, parce que personne ne lui demande, c’est qu’un immigrant qui travaille paie des taxes. De la TPS. De la TVQ. Des impôts fonciers, parfois, quand il finit par s’installer. Cinquante et un mille personnes de moins dans l’économie, c’est cinquante et un mille T4 qui ne rentrent pas. Cinquante et un mille contributions qui ne financent pas les réseaux d’eau de 1967, les rues qui ressemblent à des cartes de la Lune, les conduites principales de seize kilomètres que les maires n’ont plus les moyens de remplacer.
Personne ne fit le lien.
Ou personne ne voulut le faire.
On appelle ça : «La Cohérence Nationale».
Pendant ce temps, à l’Assemblée nationale, un député caquiste prenait connaissance de sa nouvelle fiche de paie. Son salaire de base venait de passer à 141 625 dollars, soit une hausse de 30% en 2023, suivie d’une autre de 7,5% en 2025. Quarante pour cent en deux ans, calculé, voté, adopté en soirée sans que ça fasse trop de bruit.
François Legault avait expliqué, à l’époque, que les députés méritaient une rémunération compétitive. Qu’il fallait attirer les talents. Que les élus aussi ont des enfants.
Sylvie Lapointe aussi avait des enfants.
Elle n’avait pas voté sa propre augmentation.
On appelle ça : «L’Attraction et la Rétention des Talents Politiques».
Dans son bureau de Saint-Perpétuel, Pascal remplissait ses formulaires de subventions. Deux cents programmes différents au gouvernement. Il en connaissait soixante par cœur. Il savait lesquels finançaient les arénas, lesquels couvraient le béton, lesquels avaient un volet «résilience climatique» qu’on pouvait habiller à peu près n’importe comment.
Ce que le rapport Marceau-Jérôme-Forget avait osé écrire, lui, c’est que les fonctionnaires municipaux gagnent sensiblement plus que leurs équivalents du gouvernement provincial. Que les coûts de construction gonflent de 7,8% par année. Que remettre à demain coûte toujours plus cher qu’agir aujourd’hui.
Personne dans la salle n’avait applaudi. Personne n’avait quitté non plus.
Pascal inscrivit quelque chose dans son formulaire. Il inscrivait toujours quelque chose.
On appelle ça : «La Gouvernance de Proximité».
Alors. On fait quoi?
On taxe les riches davantage. Mais ça fait de la peine à François, qui connaît beaucoup de gens qui ont travaillé fort pour avoir ce qu’ils ont.
On mise sur la croissance industrielle. Mais ça fait de la peine à la gauche, qui a compté les éoliennes, les rivières et qui a ses raisons.
On augmente l’immigration pour élargir l’assiette fiscale. Mais ça fait de la peine à Alex, qui a besoin de choisir nos gens.
On hausse les taxes municipales franchement, sans les geler à l’inflation pour acheter la paix électorale. Mais ça fait de la peine aux maires, qui ont promis, et aux citoyens, qui ont applaudi la promesse.
On coupe les dépenses, les salaires, les programmes redondants, les coûts de construction qui n’ont plus de sens. Mais ça, c’est la solution préférée de tout le monde en théorie, et de personne en pratique.
Chaque option blesse quelqu’un. Chaque inaction blesse Sylvie.
Sylvie ne siège pas à l’Assemblée nationale. Elle n’a pas voté son augmentation. Elle paie juste les factures que les autres ont signées.
Elle remet ses implants à plus t**d. Elle mangera plus mou.
On appelle ça : «Le Dialogue de Société».
« Éc. le vide »
# ContreChamp
05/13/2026
Penser debout — I
**L'opium sur mesure**
Il y avait, au fond de la salle du conseil municipal, un homme d'une cinquantaine d'années. Chemise à carreaux, bras croisés, téléphone posé sur la table devant lui. Les élus débattaient d'un règlement de zonage qui allait changer la silhouette de son quartier pour les vingt prochaines années. Il scrollait. Pas avec agitation. Avec la tranquillité de quelqu'un qui fait exactement ce qu'il est supposé faire.
Ce qui m'avait frappé ce soir-là, c'est qu'il n'était pas seul. Deux rangs plus loin, un gestionnaire regardait discrètement ses courriels entre deux prises de parole. Un conseiller, en bout de table, avait les yeux sur son iPad et sur les Habs en direct.
La salle était presque vide. Personne n'était vraiment là.
Le même soir, à deux rues de là, une salle de spectacle affichait complet. On riait. Fort. Ensemble. Dans ce rire collectif, quelque chose ressemblait à une communauté, à du lien, à de la vie partagée. C'était peut-être ça, le plus troublant : les gens avaient besoin de quelque chose de réel. Ils l'avaient juste cherché au mauvais endroit.
Je ne juge ni l'un ni l'autre. Je me reconnais dans les deux.
L'opium d'aujourd'hui ne promet rien. Il ne demande même plus d'y croire. Il se contente de t'administrer ta dose, en continu, calibrée sur tes habitudes, tes peurs, tes heures creuses. Un goutte-à-goutte personnalisé, invisible, indolore.
L'algorithme ne censure pas. Il ne te dit pas quoi penser. Il fait quelque chose de plus efficace : il t'évite l'inconfort de ce qui te dérange. Il apprend ce qui te retient, ce qui te plaît, ce qui te fait réagir. Et il t'en donne davantage.
Progressivement, sans que tu t'en aperçoives, ton environnement informationnel se referme sur lui-même comme une chambre bien chauffée. Tu n'as plus froid. Tu n'as plus vraiment soif d'autre chose.
Ce n'est pas un accident. C'est un modèle d'affaires. Ton attention, c'est le produit. Et rien ne retient l'attention mieux que la colère ou le rire.
Yvon Deschamps faisait rire le Québec de lui-même. Pas pour le consoler : pour le réveiller. L'ouvrier qui vote contre ses intérêts, la femme qui endure, le Québécois colonisé qui remercie son boss d'exister. On riait, oui. Mais d'un rire qui laissait une marque. On rentrait chez soi un peu moins naïf qu'à l'aller.
Ce que je vois aujourd'hui, c'est autre chose. L’insignifiance comme spectacle. La posture critique sans la profondeur qui oblige. Des humoristes qui valident le malaise de leur public sans jamais le retourner contre lui. Le public repart soulagé, convaincu d'avoir réfléchi.
Le goutte-à-goutte a bien fait son travail.
Ce n'est pas leur faute entière. Ils répondent à une demande. Et cette demande, c'est nous.
Ce qui pèse le plus, ce n'est pas l'abrutissement. C'est l'illusion d'éveil qui l'accompagne. Sur les réseaux, on a l'impression de participer. On partage, on s'indigne, on commente avec conviction. On se sent citoyen. Mais on n'a rien changé. On a juste fourni de l'engagement à une plateforme qui l'a revendu à des annonceurs, pendant que le règlement de zonage se votait dans une salle à moitié vide.
Quatre ans entre les élections. C'est exactement assez pour oublier, se divertir, laisser le goutte-à-goutte faire son oeuvre. Et puis revenir aux urnes avec le sentiment d'exercer sa liberté.
L'homme à la chemise à carreaux a fini par lever les yeux de son téléphone vers la fin de la séance. Trop t**d pour le vote. Le conseiller en bout de table était déçu de la défaite des habs et aurait été incapable de répondre à des questions.
Dehors, à deux rues de là, les gens sortaient de la salle de spectacle en riant encore. Quelqu'un a dit : *en tout cas, lui y comprend comment ça marche.*
Personne n'a précisé quoi.
« Éc. le vide »
05/12/2026
Stéphanie lit ContreChamp ;-)
MUNICIPALITÉS SOUS PRESSION
Chat échaudé craint… les compteurs d’eau
STÉPHANIE GRAMMOND
LA PRESSE
N’est-ce pas ironique ? Même si la province regorge de lacs et de rivières, l’approvisionnement en eau est devenu un grave problème au Québec.
« C’est majeur », assure le maire de Laval, Stéphane Boyer. La ville vient de contracter un emprunt de 334 millions de dollars, le plus gros de son histoire, pour mettre à niveau la station d’épuration La Pinède. Si Québec et Ottawa ne l’aident pas à éponger la facture, cela augmentera de 73 $ par année les impôts fonciers de chaque famille lavalloise, pendant 40 ans. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg, car Laval compte six usines de traitement des eaux.
À Longueuil, la mairesse Catherine Fournier avançait récemment que la réfection du Centre d’épuration Rive-Sud pourrait gonfler les impôts fonciers de 8,25 %1. En fait, toutes les municipalités sont dans le même bateau.
Les ouvrages de traitement des eaux sont en fin de vie. Les remettre en état coûterait 21 milliards, sans compter la chaussée au-dessus des conduites2.
Si on continue de négliger le problème, la dégradation du réseau va s’accélérer rapidement. Les bris deviendront plus dérangeants, comme ce fameux geyser au pied du pont Jacques-Cartier. Et les réparations coûteront encore plus cher.
Il faut agir maintenant. Mais qui va payer ?
Malgré l’ampleur du défi, Québec a passé dans le tordeur son aide aux municipalités depuis 10 ans, en tenant compte de l’inflation. Les sommes attribuées aux municipalités dans le Plan québécois des infrastructures (PQI) ont fondu de 20 %, alors que l’enveloppe totale du PQI a augmenté de 44 %, selon une nouvelle étude de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke3.
Par-dessus le marché, le gouvernement complique terriblement la vie des villes qui doivent se débattre pour obtenir l’argent provenant de quelque 200 programmes, gérés par des milliers de fonctionnaires. C’est long, c’est compliqué. Et ça force les villes à prioriser des projets moins urgents, pour ne pas laisser d’argent sur la table.
Québec doit donc corriger le tir.
Mais les municipalités ne peuvent pas toujours se tourner vers le gouvernement pour payer leurs factures. Elles se sont peinturées dans le coin en promettant de ne pas hausser les impôts fonciers au-delà de l’inflation. Tant mieux si cela les force à être plus efficaces. Mais les villes se retrouvent sous pression, car les coûts de construction augmentent beaucoup plus vite que l’inflation.
Pour financer les travaux essentiels, les villes pourraient donc se tourner vers une nouvelle source de revenus : la tarification de l’eau.
Ce principe de l’utilisateur-payeur aurait des avantages.
D’abord, les villes pourraient acheminer l’argent amassé vers un fonds dédié. Cela améliorerait l’acceptabilité auprès des citoyens qui verraient que les revenus servent à la réfection d’infrastructures en eau, et non pas à d’autres fins jugées moins pertinentes.
Ensuite, la tarification encouragerait une consommation plus responsable. Le Québec est l’un des plus grands consommateurs d’eau au monde, rappelait un rapport de la commissaire au développement durable, la semaine dernière. Chaque personne consomme 245 litres d’eau par jour, soit 30 % de plus qu’en Ontario4.
En Ontario comme dans les provinces des Prairies, environ 60 % des maisons disposent d’un compteur d’eau. Au Québec, c’est seulement 22 %.
Dans les villes où c’est obligatoire, les résultats sont probants. Par exemple, Repentigny a réussi à maintenir sa consommation au même point depuis 20 ans, même si la population a augmenté de 18 %5.
Pendant ce temps, 43 municipalités comme Lévis et Sherbrooke doivent instaurer un moratoire sur la construction neuve, parce que leurs infrastructures en eau sont débordées. En pleine crise du logement, c’est totalement contre-productif.
Des compteurs d’eau, ce n’est pas si compliqué.
Les citoyens peuvent prendre la lecture une fois par année et l’envoyer eux-mêmes à la municipalité qui peut appliquer une tarification progressive (ex. : premier palier gratuit pour assurer de l’eau abordable pour tous, deuxième palier à tarif standard, troisième palier plus coûteux pour encourager les gros consommateurs à économiser l’eau). En ajoutant la télémétrie, on peut même suivre la consommation à distance en continu, ce qui permet une tarification intelligente, en fonction des périodes de pointe.
Bref, cela ressemble au modèle d’Hydro-Québec.
On peut aller plus loin avec l’écofiscalité, qui a le mérite de recueillir des revenus tout en favorisant de meilleurs comportements.
À Laval et à Québec, on a tarifé les surfaces imperméables, comme les grands stationnements qui entraînent du ruissellement lors des fortes pluies, ce qui fait déborder les égouts. À Gatineau et à Beaconsfield, on a tarifé la gestion des matières résiduelles, ce qui a réduit significativement la quantité de déchets envoyés à l’enfouissement.
Pourquoi ne pas tarifer l’eau ?
Au Québec, nous sommes encore traumatisés par le scandale des compteurs d’eau du début des années 2000. Les appels d’offres louches avaient déclenché une pluie de perquisitions et de poursuites. Le contrat de grande envergure de la Ville de Montréal avait été annulé. Puis les compteurs sont devenus tabous.
Que voulez-vous ? Chat échaudé craint l’eau froide. Il est temps de passer par-dessus cet ép*sode très peu glorieux de l’histoire municipale pour avoir une conversation mature sur la tarification de l’eau.
05/11/2026
TRILOGIE DU SYSTÈME — I
Ce que le maire sait
La réunion du conseil commence à dix-neuf heures trente. Sylvain arrive à dix-neuf heures quinze, comme toujours, et il fait le tour de la salle avant que les autres entrent. Pas par habitude. Par réflexe, celui du gars qui vérifie que le café est chaud et que les chaises sont droites avant que les gens s’assoient.
Guy est maire de sa municipalité depuis onze ans. Il était entrepreneur en construction avant ça. Il sait lire un bilan, faire un budget, reconnaître une mauvaise fondation. C’est pour ça qu’il a ouvert le rapport de l’ingénieur municipal en mars dernier et qu’il l’a refermé lentement, comme on repose quelque chose de fragile.
Le réseau d’aqueduc a besoin de 4,2 millions en travaux. Dans les cinq prochaines années. Il en a huit cent mille dans ses coffres pour ça.
Il n’en a pas parlé ce soir-là. Ni le soir d’après.
Ce silence n’est pas de la lâcheté. C’est de la gouvernance, telle qu’on la pratique au Québec depuis trente ans.
Mais avant de blâmer le système, il y a une page du rapport de Martin que Guy relit parfois le soir, seul, après les réunions. La page dix-neuf. Celle sur la consommation.
Sa municipalité consomme en moyenne trois cent quarante litres d’eau par personne par jour. Deux fois et demie la moyenne européenne. Presque le double de ce que recommande l’Organisation mondiale de la santé pour un milieu de vie confortable. Ce chiffre n’est pas exceptionnel au Québec. Il est dans la moyenne provinciale, ce qui est précisément le problème.
Martin lui a expliqué la mécanique, une fois, appuyé contre son camion dans le stationnement municipal. L’eau bon marché ne signale rien. À deux cent cinquante dollars par année pour un usage résidentiel illimité, il n’y a aucun signal économique qui invite à consommer moins. Alors on arrose les entrées asphaltées, on laisse couler le robinet, on remplit les p*scines hors terre en juillet, on ne répare pas le boyau d’arrosage qui perd la moitié de son débit dans le gazon. Ce n’est pas de la malveillance. C’est de la rationalité dans un système qui a fait de l’eau une quasi-gratuité.
Et cette quasi-gratuité use le réseau deux fois plus vite que nécessaire.
Guy a relu la phrase trois fois. Le déficit qu’il porte dans son porte-documents est en partie le produit d’un choix tarifaire politique qu’aucun élu n’a osé remettre en question depuis trente ans. Pas lui non plus.
Ce silence n’est pas de la lâcheté. C’est de la gouvernance, telle qu’on la pratique au Québec depuis trente ans.
Guy sait des choses que ses citoyens ne savent pas. Pas parce qu’il leur cache, mais parce que personne ne lui a jamais fourni les outils pour dire ces choses-là en public sans provoquer une panique ou une élection perdue. Le système municipal québécois n’a pas été construit pour la transparence difficile. Il a été construit pour la livraison de services et la gestion de la paix sociale locale. Ce sont deux missions différentes, et elles entrent en conflit exactement au moment où un rapport d’ingénieur atterrit sur un bureau un jeudi soir de mars.
Ce n’est pas un problème de Guy. C’est un problème d’architecture.
Et c’est un problème de culture.
L’infrastructure municipale québécoise vieillit depuis quarante ans dans un silence remarquablement organisé. Les gouvernements provinciaux successifs ont créé des programmes d’aide, des fonds d’infrastructure, des enveloppes conditionnelles, chacun avec ses critères d’admissibilité, ses délais de traitement, ses formulaires, ses redditions de comptes. Guy a une employée à temps partiel qui passe vingt pour cent de son temps à chercher dans ces programmes quelque chose qui ressemblerait à une solution pour son aqueduc.
Elle en a trouvé une, en décembre. Un programme fédéral-provincial, deux ans de délai de traitement, financement à cinquante pour cent, obligation de commencer les travaux dans les dix-huit mois suivant l’approbation. Guy a calculé : si le dossier est accepté au premier tour, si le financement arrive quand promis, si les appels d’offres donnent des soumissions dans les budgets prévus, et si la saison de construction coopère, il pourrait commencer à réparer l’aqueduc dans deux ans et demi.
Si. Si. Si.
Pendant ce temps, les canalisations vieillissent. Et les citoyens arrosent.
C’est exactement là que ça devient philosophique.
Les stoïciens ne commençaient pas par les droits. Ils commençaient par la question simple et inconfortable : quelle est ta part? Ce que tu contrôles, tu en es responsable. Pas l’aqueduc de la ville voisine. Pas le budget du gouvernement provincial. Ton robinet. Ton boyau d’arrosage. Ton choix de laisser couler ou de fermer.
Le libéralisme a remplacé cette question par une autre : qu’est-ce que le marché peut t’offrir? Et quand le marché offre l’eau à prix symbolique, la réponse rationnelle est d’en prendre autant qu’on veut. La main invisible, disait-on, allait réguler. Elle allait signaler la rareté, orienter les comportements, distribuer les ressources efficacement.
Elle n’a pas signalé grand-chose. Elle a distribué des factures d’infrastructure que les générations suivantes vont payer, pendant que la génération actuelle arrose ses entrées de cour le dimanche matin.
Guy le sait, page dix-neuf.
Ce qu’il ne sait pas encore, c’est comment le dire en réunion publique sans que ça sonne comme une accusation.
Il y a une expression qu’on utilise dans les milieux municipaux pour décrire ce phénomène. On dit que les municipalités “mangent leur capital.” Elles réduisent l’entretien pour équilibrer leur budget, reportent les travaux qu’elles ne peuvent pas financer, laissent vieillir les infrastructures jusqu’au bris d’urgence qui coûte trois fois plus cher qu’une réparation préventive.
Ce n’est pas de la mauvaise gestion. C’est une réponse rationnelle à une contrainte réelle.
Mais le citoyen mange son capital aussi. Chaque litre d’eau consommé au-delà du nécessaire, chaque sac de déchets déposé au bout du rang plutôt qu’au bac, chaque assemblée publique à laquelle on ne se présente pas parce que la game commence à vingt heures, c’est du capital collectif consommé sans être remplacé. La différence, c’est que le maire a un rapport qui le chiffre. Le citoyen, lui, n’a pas de page dix-neuf.
Peut-être qu’il en aurait besoin.
À vingt heures quarante-cinq, la réunion se termine. Les conseillers remettent leur verre d’eau sur la table et enfilent leurs manteaux. Guy range ses documents. Il a approuvé ce soir le contrat de déneigement pour l’hiver prochain, la demande de subvention pour rénover la salle communautaire, et l’achat d’une nouvelle tondeuse pour le parc municipal.
Le rapport de l’ingénieur est dans son porte-documents.
Il rentrera chez lui en passant devant l’aqueduc, comme tous les soirs, sans s’arrêter.
Demain matin, quelqu’un dans sa municipalité arrosera son entrée asphaltée à sept heures. Le soleil sera déjà chaud. L’eau courra dans le caniveau, propre et gratuite, vers le fossé.
Personne n’y pensera deux fois.
C’est peut-être là, autant que dans les bureaux de Québec, que commence le vrai problème.
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