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Les Lumières sous néons: sous les néons du vacarme, j’ramène la lampe du vrai. Par Stéphane Biron

ContreChamp, c’est la politique sans maquillage, entre poésie, lucidité et coups de pied tendres.

06/18/2026

Monsieur Classeur

Il s’appelle Classeur parce qu’il sait tout sur tout le monde et qu’il ne s’en sert jamais pour autre chose que pour le ressortir au bon moment, dans le bon corridor, devant la bonne audience.

Dans l’organisation, personne ne l’a jamais vu lever la main pour un comité. Il a déjà failli, une fois, pour celui des activités sociales, mais il a fallu se désister à la dernière minute pour une raison qu’il n’a jamais vraiment comprise. Personne ne l’a vu rester après l’heure pour relire un dossier, corriger un projet, porter quelque chose jusqu’au bout. Mais tout le monde l’a entendu, près de la machine à café, dans le détour d’un couloir : des petites phrases, jamais méchantes en apparence, juste assez pour planter le doute. Une moue. Un sourire en coin.

Une rencontre annuelle, comme il s’en tient dans toutes les organisations, pour toutes sortes de raisons. La salle est bien remplie, l’air est correct, ça grogne un peu comme ça grogne toujours quand les choses ne vont pas assez vite ou vont trop loin, dépendant de qui parle. Monsieur Classeur est là, cellulaire à la main, et s’installe au fond avec son petit groupe. Pendant que d’autres écoutent, prennent des notes, posent des questions difficiles mais nécessaires, lui végète en douce, envoie des messages, ricane avec ses deux disciples du jour. Il ne pose aucune question. Il n’a rien à proposer. Mais il a un commentaire pour chaque personne qui ose parler.

On appelle cela : « L’Esprit Critique ».

À côté de lui, quelqu’un d’autre. Des années au conseil d’administration, de tous les comités qu’on n’a jamais voulu présider, de ceux qu’on appelle quand le dossier est plate, long, technique, sans gloire. Cette personne n’a jamais fait un Facebook Live de ses interventions. Elle a juste fait le travail, année après année, en sachant très bien que personne ne la remercierait dans une cérémonie.

Monsieur Classeur, lui, ne doit rien à personne. Il consomme l’OBNL comme on consomme un forfait cellulaire : il en attend le service, jamais la facture. Quand ça va bien, il en profite. Quand ça va mal, il en rit, depuis les estrades, sans jamais descendre sur le terrain.

On appelle cela : « Le Membre en Règle ».

À la fin de l’assemblée, quelqu’un propose un vote de remerciement pour le conseil sortant. Applaudissements polis. Monsieur Classeur, lui, range son cellulaire, se lève le premier, et lance à la cantonade, assez fort pour être entendu : « Enfin, c’est fini. » Son petit groupe rit et rêve à Big Brother en équipe.

Dans le couloir, en sortant, quelqu’un ramasse les feuilles oubliées sur les chaises. Personne ne le regarde faire. Personne ne le filme non plus. Demain, on acclamera le Doom Dumas de l’organisation.

06/17/2026

CE QU’ON SE DOIT — II

Le plancher

À La Tuque, j’ai un chalet.

Pas d’aqueduc, pas de facture d’eau, pas de robinet municipal qui coule sans qu’on y pense. L’eau du lac, je la pompe moi-même pour l’usage courant. Elle repart dans la terre par ma fosse et mon champ d’épuration. Pour boire, je fais trois kilomètres jusqu’à une source qui coule à l’année, même en janvier, même à moins trente. Je reviens avec des bidons. C’est mon système. Je le connais par cœur, je le respecte, parce que j’en dépends.

Un hiver, j’ai perdu ma pompe.

Gars de la ville, pas d’expérience, mauvaise préparation, la pompe a lâché et avec elle l’accès à l’eau du lac. Pendant toute une saison, j’ai descendu des chaudières. Trente marches d’escalier, aller-retour, autant de fois qu’il le fallait. On réutilisait l’eau. On calculait. On ne gaspillait plus rien, parce que chaque litre avait coûté quelque chose de concret : des jambes, du temps, de l’effort.

Tu sais quoi? On se sentait vivant.

Je ne dis pas que c’était agréable. Quand la pompe a été réparée, j’étais bien content de retrouver ce petit luxe. Mais quelque chose avait changé. La conscience de ce que l’eau représente vraiment, ce que ça coûte quand on doit aller la chercher plutôt que de l’ouvrir au robinet. Et même avec la pompe revenue, je suis loin du luxe de la ville. Ce que j’ai, c’est l’essentiel. L’essentiel suffit. Il rend présent à ce qui compte.

C’est peut-être ça, la première leçon du plancher.

Le plancher, c’est le mot que j’utilise pour parler des besoins au bas de la hiérarchie humaine. L’eau, la nourriture, l’abri, la chaleur. En dessous, il n’y a pas de débat possible sur les droits, les responsabilités, les priorités budgétaires. Il y a juste quelqu’un qui survit ou qui ne survit pas. Et une société qui laisse des gens vivre sous ce plancher ne mérite pas le nom de société. Elle mérite celui d’enfer organisé.

Voilà la première prémisse de cette série : la collectivité ne donne pas les biens. Elle garantit les conditions pour y accéder. Ce n’est pas la même chose. La première vision fabrique de la dépendance. La seconde fabrique de la dignité.

L’eau sort du robinet en ville parce que des générations avant nous ont décidé ensemble que ce serait un bien commun, que personne n’aurait à marchander son verre du matin. Ce choix collectif, on l’a fait une fois et on l’a oublié, parce que les bons choix finissent par disparaître dans l’évidence.

La nourriture, on ne lui a pas accordé le même respect. On a des terres parmi les plus fertiles du monde, des producteurs qui savent encore comment nourrir un pays, et pourtant des banques alimentaires servent des milliers de familles chaque semaine pendant qu’on importe des fraises en décembre. Ce n’est pas une fatalité. C’est une organisation collective défaillante, qui a décidé que l’approvisionnement alimentaire était une affaire de marché plutôt qu’une affaire de peuple. Les circuits courts, la protection des terres agricoles, l’accès à une alimentation saine : ce sont des choix politiques, pas des caprices de consommateurs avertis.

Le logement, lui, on l’a carrément abandonné au marché. Et le marché a répondu avec des loyers qui dépassent les revenus, des listes d’attente qui s’étendent sur des années, des familles qui choisissent entre manger et se chauffer en février. Un toit digne, ce n’est pas un luxe de fin de liste d’épicerie. C’est un besoin de survie, au même titre que l’eau. Pérenne, normé, accessible, durable. Et beau si possible, parce que la laideur organisée est une forme de mépris qu’on ne dit jamais à voix haute mais que tout le monde ressent. On s’étonne chaque hiver de la crise du logement, comme si c’était nouveau. Ce n’est pas nouveau. C’est un choix qu’on a fait. Et qu’on peut défaire.

Le citoyen a sa part là-dedans. La sobriété n’est pas une punition : c’est une responsabilité. Ce qu’on consomme, comment on le consomme, à qui on achète. Mon hiver de chaudières me l’a appris mieux que n’importe quel discours sur l’environnement. Mais le citoyen seul ne peut pas réparer ce que la collectivité a mal organisé. Un gars de bonne volonté dans un désert alimentaire, dans un logement insalubre, sans accès à une eau propre, n’a pas beaucoup d’options. La volonté individuelle existe. Elle n’est pas suffisante.

La collectivité s’occupe de la source, des conditions d’accès, du cadre qui rend possible. Le citoyen s’occupe de ce qu’il fait avec ce qu’il reçoit. Ni l’un à la place de l’autre. Les deux ensemble, chacun selon ses moyens réels.

Ce soir, à La Tuque, je vais remplir mes bidons à la source. L’eau va couler froide et claire dans le noir de mai. Et je vais penser à tous ceux qui n’ont pas cette source-là, ni le robinet de la ville, ni un toit qui tient, ni une table qui ne reste pas vide. Ni personne pour décider que leurs besoins comptent autant que les miens.

C’est pour eux aussi qu’on pose ces questions.

Ouv. l’esr.

Illustration Robert Ouellet

06/17/2026
06/15/2026

La femme au chocolat

Ce soir, j’avais faim au Costco.

C’est une heure ingrate pour faire l’épicerie. L’estomac grogne, les allées sont larges comme des boulevards, et partout des petits kiosques avec des gens qui tendent des bouchées. La tournée des saveurs. Sauf que ce soir, c’était aussi la tournée du monde.

J’arrive à son kiosque. Une femme du Cameroun, je l’apprendrai en deux mots échangés avec le sourire. Un beau visage d’ébène, des yeux qui rient avant la bouche. Elle me tend une fraise congelée enrobée de chocolat.

Je mords dedans.

Et sans crier gare, je pense à la Coupe du monde.

Je pense à Ismaël Koné, né au Cameroun lui aussi, qui a grandi à Montréal, quartier Notre-Dame-de-Grâce, et qui va porter le maillot rouge du Canada dans quelques jours. Je pense à Jonathan David, fils d’Haïti, meneur de jeu des Rouges. À Alphonso Davies, né dans un camp de réfugiés libériens, devenu le joueur le plus électrisant du pays. À Nathan Saliba, de Longueuil. À Moïse Bombito, de St-Laurent. Cette équipe canadienne qui ressemble exactement à cette allée de Costco un soir de semaine : des gens de partout, qui font leur job, qui sourient, qui nourrissent le monde d’un peu de douceur.

Puis je pense à la France. Zemmour, en 2022, s’était publiquement interrogé sur «le fait qu’il y ait 8 ou 9 joueurs d’origine africaine ou de couleur noire dans l’équipe de France.»  En 2026, il y en a encore davantage. Mbappé, Dembélé, Konaté, Thuram, Tchouaméni, Barcola, Doué. Les meilleurs joueurs de la première nation au classement FIFA. Zemmour regarde ça et voit un problème. Le reste du monde regarde ça et voit une finale potentielle.

Et pendant ce temps, notre propre Zemmour de Lorraine, Québec, chronique depuis Paris que la France et le Québec partagent «la même inquiétude civilisationnelle, la possibilité de devenir définitivement étrangers chez nous»,  pendant qu’Ismaël Koné, lui, est déjà chez lui. Il joue au soccer. Il porte le drapeau. Il est canadien jusqu’aux os, et ses os viennent du Cameroun. Personne ne lui a demandé de choisir entre les deux.

Je suis là, dans le Costco, avec ma bouchée de chocolat et ma petite révélation du mardi soir.

Pendant qu’on débat à perte de vue de qui a le droit d’être d’ici, cette femme camerounaise, elle, elle est déjà ici. Complètement. Avec son sourire, ses fraises et sa façon de faire que même un homme pressé, l’estomac vide, s’arrête une seconde et redevient humain.

Il paraît qu’on a un problème d’immigration.

Moi ce soir, j’avais juste un problème de faim. Et une étrangère l’a réglé en deux secondes, avec grâce.

Éc. le vide.

06/14/2026

Les lumières qu’on allume avec les vieilles allumettes

Il est six heures du matin au Nunavik. Le soleil se lève déjà, blanc et froid, sur une toundra qui n’a pas de nom dans les journaux économiques. Quelque part là-dessous, du lithium, du graphite, du néodyme. Ce que les ingénieurs à Montréal appellent “le potentiel du sous-sol québécois”. Ce que les Inuits appellent leur territoire.

À la même heure, dans un bureau vitré du centre-ville, un PowerPoint s’ouvre sur la “filière batterie verte de demain”. Les deux réalités ne se parlent pas. Elles ne se sont jamais parlées. On appelle ça du développement.

Je ne suis pas contre les batteries. Que les choses soient claires. Je suis pour ne pas se conter des histoires.

Voici l’histoire qu’on se conte depuis cinq ans. Le Québec, béni entre tous, assis sur des réserves de lithium et de graphite, pourrait devenir la batterie verte de l’Amérique du Nord. Énergie propre à prix compétitif, expertise industrielle, proximité du marché américain. Tout y est. L’avenir nous appartient. Il suffisait d’investir.

On a investi. Sept cents millions disparus à ce jour. Quatre entreprises en faillite. Aucun objectif mesurable, aucun mécanisme de suivi, la plupart des décisions prises par décret. La vérificatrice générale a mis des mots sobres sur ce que le bon sens voyait venir : une approche peu planifiée. Elle aurait pu dire : on a parié avec notre argent sur un rêve qu’on n’avait pas pris la peine de rêver correctement.

Mais le vrai problème n’est pas là. Le vrai problème est dans la question qu’on n’a pas posée.

On voulait décarboner le transport. L’idée est juste. La voiture électrique pollue moins à l’usage. Sauf qu’une voiture électrique, ça se branche. Et une borne de recharge, ça se fabrique avec du cuivre. Beaucoup de cuivre. Des millions de tonnes de cuivre que la planète commence à ne plus avoir. Le marché affichera un déficit de plusieurs centaines de milliers de tonnes en 2026, et selon les projections de S&P Global, un “trou dans la demande” de dix millions de tonnes d’ici 2040. On remplace le pétrole qu’on n’a plus par des métaux qu’on n’aura bientôt plus non plus.

Et pour aller chercher ces métaux, il faudra ouvrir des mines. Des mines dans le Nord, sur des territoires qui appartiennent, en droit ancestral si ce n’est en droit minier, à des peuples qu’on consulte quand ça arrange et qu’on contourne quand ça presse. La réforme de la Loi sur les mines de novembre 2024 leur a donné le droit de créer des zones d’exclusion. C’est quelque chose. C’est aussi beaucoup moins que le droit de dire non, et de se faire entendre.

La Chine, elle, a simplement réduit ses exportations de terres rares en septembre dernier. Néodyme, terbium, les mots qu’on ne connaissait pas sont devenus des urgences géopolitiques en quarante-huit heures. Parce que 80 % du raffinage mondial se fait là-bas. Parce qu’on a construit notre “indépendance énergétique” sur une dépendance minérale qu’on n’a jamais voulu regarder en face.

Je ne suis pas en train de dire que la transition est mauvaise. Je dis qu’on la fait avec les vieilles allumettes.

On décarbone notre mode de vie sans le transformer. On change de carburant, on garde le modèle. La voiture individuelle reste la norme. La croissance reste l’horizon. On extrait, on fabrique, on jette, on recommence, mais en vert cette fois. La filière batterie comme projet n’est pas une rupture avec l’économie extractiviste. C’est son dernier grand chantier.

La question qu’on évite, celle qui n’a pas de lobbyiste, c’est celle de la frugalité. Non pas la pauvreté, non pas le retour aux chandelles. La frugalité comme choix collectif réfléchi. Moins de véhicules individuels, plus de transports en commun. Moins d’extraction, plus de recyclage (à peine 1 % des terres rares sont recyclées aujourd’hui). Moins de croissance comme religion, plus de durabilité comme contrainte acceptée.

Ce choix-là ne se fera pas par décret. Il ne se fera pas non plus dans les conférences de presse entre une ministre et un mineur de PowerPoint. Il se fera, si jamais il se fait, dans l’espace civique. Dans les agoras. Dans les conversations qui ne sont pas encore des slogans.

Au Nunavik, le soleil est maintenant haut. La toundra est silencieuse. Sous les pieds de quelqu’un, du lithium attend qu’on lui trouve un nom dans les journaux économiques.

On va lui en trouver un. La vraie question est de savoir à quel prix, et pour qui.

Sous les néons, encore.

06/13/2026

LES COULEURS
La machine à laver occidentale

J’ai un cycle sur ma laveuse que je n’utilise jamais : Super Blanc. Ça prend tout ce qui a du caractère, de la couleur, du vécu, et ça le fait bouillir jusqu’à ce que ça ressorte neutre. Propre. Inoffensif.

L’Occident a fait exactement la même chose avec l’Histoire.
Depuis des siècles, nous avons pris la formidable complexité humaine, cette explosion magnifique de mélanine, de géographie et de textures, et nous l’avons pelletée dans le tambour de notre imaginaire collectif. On y a ajouté un gallon d’eau de Javel culturelle. Cycle long. Spin maximal.

Pourquoi? Peut-être parce que, pendant trop longtemps, on a cru que le génie, la puissance ou la sainteté ne pouvaient être validés que s’ils passaient le test du teint pâle. Pour accepter la grandeur de l’Autre, il fallait d’abord qu’il nous ressemble un peu.

On a gommé le soleil de leur peau et la laine de leurs cheveux. On a échangé la vérité du vent du désert contre l’air climatisé des corridors de musées. Regarder l’Histoire officielle, c’est souvent comme fixer une salle d’opération : c’est très éclairé, c’est stérile, et c’est terriblement blanc.
C’est insulter le réel.

Alors aujourd’hui, on débranche la machine. On ouvre le hublot en plein milieu du cycle. C’est trempe, c’est le bo**el, mais c’est vrai.

On va étendre le linge de l’Histoire tel qu’on l’a trouvé, avant le grand relooking occidental. On va rendre à César ce qui est à César, et à l’Afrique ce qui est à l’Afrique.

Dans les prochains textes, on va regarder le vrai visage de ceux que l’Histoire officielle a passés à la lessiveuse. Des pharaons aux saints, des princesses aux écrivains. Pas pour faire la morale. Pour voir clair.

L’invention de la Parisienne

On entend souvent cette phrase, sèche, résignée, presque soulagée : le racisme, c’est dans la nature humaine. On a peur de ce qui est différent. C’est comme ça.

C’est faux. C’est une excuse de paresseux pour ne pas regarder le moteur sous le capot.

Le racisme n’est pas un instinct. C’est une invention. Une construction intellectuelle fabriquée à une époque précise, pour une raison précise. Ce n’est pas tombé du ciel. Ça a été vissé boulon par boulon.

On s’imagine que les Romains ou les Grecs étaient racistes comme on l’entend aujourd’hui. Pourtant, dans l’Antiquité, la couleur de peau était une caractéristique comme la couleur des yeux. Une banalité. Un Romain pouvait avoir un esclave blond aux yeux bleus, un Germain capturé à la guerre, et saluer un Empereur né en Afrique. Septime Sévère, qui a gouverné Rome de 193 à 211, était originaire de l’actuelle Libye.

L’esclavage existait, oui. Mais il n’était pas racial. C’était une question de malchance, de guerre, de dette. Pas de mélanine. Personne ne disait : tu es esclave parce que tu es noir. On disait : tu es esclave parce que j’ai gagné la bataille.
Quand est-ce que ça a dérapé?

Le racisme tel qu’on le connaît a été construit entre le seizième et le dix-huitième siècle. En plein pendant les Lumières. L’ironie est cruelle.

Pourquoi? Pour l’argent. L’Europe avait besoin de main-d’œuvre gratuite pour le sucre, le coton, le café dans ses colonies américaines. L’esclavage de masse était la solution économique. Mais il y avait un problème moral majeur. L’Europe se disait chrétienne, aime ton prochain, et commençait à parler des droits de l’homme, tous les hommes naissent libres. Comment concilier ces grands principes avec le fait d’enchaîner des millions d’êtres humains dans des cales de bateaux?

La solution a été de changer la définition du mot humain.

Des intellectuels, des naturalistes, des savants ont commencé à classifier. Ils ont inventé des hiérarchies biologiques. Ils ont décrété, avec des crânes mesurés et des théories fumeuses, que l’Africain était moins pleinement humain que l’Européen. Plus proche de la nature. Plus enfant. Si l’autre n’est pas tout à fait un homme, alors on peut l’exploiter sans aller en enfer.

Le racisme, c’est ça : l’alibi moral du capitalisme naissant.

Pourquoi c’est important de le savoir aujourd’hui?

Parce que si le racisme a été construit, il peut être déconstruit. Ce n’est pas une fatalité biologique qui coule dans nos veines. C’est un vieux logiciel malveillant, installé il y a quatre cents ans pour justifier le profit, et qui continue de tourner en arrière-plan.

Il est temps de désinstaller le programme.

Photos from ContreChamp's post 06/10/2026

CE QU’ON SE DOIT — I
Le dégel

En avril, les rues québécoises font leur confession.

Tout ce que l’asphalte avait caché sous la neige remonte à la surface : les craques, les affaissements, les cratères qui avalent les roues et les illusions. On appelle ça le dégel. Un mot doux pour une réalité qui ne l’est pas. Chaque printemps, on prend notre char, on slalome entre les trous, et on se dit que quelqu’un va s’en occuper. Quelqu’un. On ne sait pas trop qui.

C’est peut-être là que tout commence.

Pas dans les chiffres du budget, pas dans les conférences de presse sur la dette, pas dans les tribunes où des experts expliquent aux gens ordinaires pourquoi les services coûtent trop cher. Ça commence dans ce réflexe tranquille de déléguer l’évidence à un “quelqu’un” indéfini, tout en continuant de rouler.

L’État est magané. Ce n’est plus une opinion, c’est un inventaire. Les infrastructures vieillissent plus vite qu’on ne les répare. Les services publics s’effritent en silence, et le silence a l’air d’une politique. Les clivages sociaux s’élargissent pendant qu’on se dispute sur qui en est responsable. Et pendant ce temps, le printemps revient chaque année, fidèle, et les trous sont un peu plus profonds qu’avant.

On pourrait parler de crise. Le mot fait son effet. Mais une crise, c’est soudain, c’est brutal, ça nous tombe dessus. Ce qu’on vit, c’est autre chose : une négligence lente, consentie par défaut, instalée sur plusieurs générations et plusieurs gouvernements de toutes les couleurs. Ce n’est pas une catastrophe qui nous est tombée dessus. C’est une maison qu’on a laissé se dégrader en prétendant que les fissures dans le plafond, c’était juste le bois qui travaille.

Le bois travaille, oui. Jusqu’au moment où il lâche.

Alors cette série ne va pas chercher des coupables. Ce serait à la mode, et inutile. Elle va plutôt poser des questions qu’on esquive depuis trop longtemps, parce qu’elles sont inconfortables pour tout le monde, droite et gauche confondues.

Qu’est-ce qu’on se doit, les uns aux autres? Qu’est-ce que la collectivité doit garantir sans jamais reculer? Où commence la responsabilité de chacun? Et quand on ne peut pas tout faire en même temps, parce qu’on ne le peut pas, qu’est-ce qu’on protège en premier?

Ce ne sont pas des questions comptables. Ce sont des questions de civilisation.

On va les prendre dans l’ordre, sans se presser, sans prétendre avoir toutes les réponses. On va partir du plus simple, du plus concret, du plus proche du corps. On va monter tranquillement. Et quelque part en chemin, on va se retrouver face à une décision collective que personne n’a encore osé mettre sur la table clairement.

Ce qu’on se doit.

Pas ce qu’on voudrait se devoir dans un monde idéal. Ce qu’on se doit ici, maintenant, avec ce qu’on a et ce qu’on est.

Le premier trou, on l’évite. Le deuxième aussi. Mais à un moment, il faut sortir du char et regarder la rue.

Ouv. l’esr.



Illustration Robert Ouellet

06/08/2026

Le Bon de Commande

Il y a, dans les murs d’un ancien séminaire, un homme qui commande des menottes.

Pas par vocation. Par fonction. Il est un technicien en administration. C’est son titre officiel, celui qu’on lit sur les formulaires en trois copies, celui qu’on prononce avec le sérieux qu’on réserve aux choses qu’on ne comprend pas tout à fait.

Le matin, il arrive dans une bâtisse qui a vu passer des soutanes, des prières en latin et des jeunes hommes qu’on formait à l’obéissance divine. Aujourd’hui, on y forme des policiers. La vocation a changé. Le bâtiment, lui, garde ses vieilles habitudes.

On ap­pelle cela : « La Continuité Institutionnelle ». L’art de changer le contenu sans toucher au contenant.

À dix heures, il y a une réunion. On y discute de minutes. Pas de musique. Des minutes de réunion. Des virgules dans des procès-verbaux que personne ne relira jamais, sinon pour en faire d’autres. L’homme écoute. Dans sa tête, Brassens chante doucement : « La musique qui marche au pas, cela ne me regarde pas. »

On ap­pelle cela : « Le Professionnalisme ». La capacité de garder un visage neutre pendant que Georges passe en boucle.

À midi, il mange seul avec Spinoza et un sandwich au jambon. Spinoza n’a pas faim, mais il a des choses à dire sur la liberté. L’homme l’écoute entre deux bouchées.

L’après-midi, il signe un bon de commande pour quarante-deux paires de menottes, taille standard, homologuées, livrées en six à huit semaines. Il vérifie le code budgétaire. Il valide le formulaire. Il envoie le courriel.

On ap­pelle cela : « L’Efficacité Administrative ».

Le soir, chez lui, il ouvre Ulysse, l’application, pas le héros, quoique la différence soit mince. Il écrit une fable sur un homme qui met des grains de sable dans les engrenages. Sur une femme qui déplace sa souris vers la gauche plutôt que vers la droite. Sur un vieux pick-up rouillé qui sort une berline allemande du fossé.

Il écrit sur la résistance. Celle qui ne crie pas. Celle qui sourit.

On ap­pelle cela : « La Double Vie ». C’est l’art de traverser les institutions sans qu’elles te traversent.

Dans deux ans, il rendra son badge. Il gardera Brassens. Il gardera Spinoza. Il gardera les menottes… non, pas les menottes.

Il gardera Ulysse.

Et quelque part dans les vieux murs du séminaire, personne ne saura vraiment ce qui s’est passé. Un homme est entré chaque matin avec un catalogue de fournisseurs. Il en est ressorti chaque soir avec de la matière première.

On ap­pelle cela : « Le ContreFable ».

Photos from ContreChamp's post 06/06/2026

CE QU’ON SE DOIT — 0
Avant de se mettre en chantier

Joseph Facal publie une série de chroniques ce printemps. Dix chantiers pour le Québec. Un diagnostic sérieux, posé par un homme qui connaît la machine de l’intérieur, qui ne fait pas semblant que les problèmes n’existent pas. Il parle de rendement, de structures, de privatisations prudentes, de courage politique. C’est honnête. C’est nécessaire. Et c’est incomplet.

Pas parce qu’il a tort sur les chiffres. Il a souvent raison. Mais parce que dix chantiers de gestion ne répondent pas à la question qui précède toutes les autres : est-ce qu’on sait encore, collectivement, ce qu’on est en train de bâtir?

Je pense au Canadien.

Pas le Canadien d’aujourd’hui, celui qui retrouve ses jambes et son caractère. Celui d’avant. Les années Bergevin/Gainey où on reconstituait des pièces sans plan d’ensemble, où on achetait du temps sans acheter d’avenir, où chaque saison ressemblait à la précédente avec des noms différents sur les chandails. Ce n’était pas de la mauvaise volonté. C’était l’absence d’un projet. On gérait. On ne construisait pas.

Puis est venu Hughes. Et avec lui, une décision inconfortable : admettre qu’on n’était pas de taille, pas encore, et que prétendre le contraire coûtait plus cher que l’honnêteté. Repartir de la base. Reconstruire la culture avant de reconstruire l’équipe. Accepter que ça prenne du temps, que chaque année apporte son progrès sans promettre la Coupe dès le printemps suivant.

Cette année, le travail commence à paraître. Pas fini. Jamais fini. Mais visible.

Le Québec, comme société civique, est encore à l’ère Bergevin/Gainey. On tourne. On réorganise les lignes sans changer le jeu. On annonce des réformes qui ressemblent aux réformes d’avant. On couronne des Scott Gomez, des Kostitsyn. Et pendant ce temps, la vraie question reste sur le banc, personne n’ose la faire jouer : est-ce qu’on a la maturité collective pour se gouverner autrement?

Les pays scandinaves qu’on cite en exemple n’ont pas de meilleurs fonctionnaires que nous. Ils ont une longueur d’avance civique. Ils ont appris à se gouverner ensemble avant que l’État providence existe. La confiance dans les institutions n’y est pas tombée du ciel : elle s’est construite, délibérément, sur des générations, à travers des écoles populaires, des mouvements coopératifs, une culture du débat ancré dans les communautés locales. L’État performant est venu après. Comme prolongement naturel d’une capacité collective déjà là.

Avant de compter les organismes, il faut reconstruire le pacte. Et ça, ça ne se légifère pas.

C’est pour ça que cette série existe.

Ce qu’on se doit ne répond pas aux dix chantiers de Facal. Elle pose la question d’avant. Qu’est-ce qu’une société doit garantir à chacun de ses membres pour que le mot “collectivité” veuille encore dire quelque chose? Pas dans un monde idéal. Ici, maintenant, avec ce qu’on a et ce qu’on est.

Six textes. Cinq niveaux. Du verre d’eau à la dignité de mourir. Du toit à la place publique. De l’école à la recherche de sens.

Hughes n’a pas gagné la Coupe. Mais il a redonné au Canadien une raison de jouer.

C’est à peu près ça, l’ambition.

Ouv. l’esr.

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