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Chroniques et analyses politiques

12/06/2026

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03/06/2026

HÉRITAGES COLONIAUX ET CONDITIONNALITÉ POLITIQUE :
La nécessité d’abrogation de la Convention de Bourem (1907) et de l’Organisation commune des régions sahariennes (1957)

La mémoire des instruments juridiques coloniaux demeure, en Afrique sahélienne, un puissant opérateur de légitimité et de contestation. Au Mali, l’exigence d’une « normalisation » des liens avec la France doit être adossée à une condition qui doit être formulée avec une netteté croissante : l’abrogation préalable de deux textes emblématiques de la présence française au Sahara – la Convention de Bourem de 1907 et le corpus normatif de l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS) de 1957. Cette revendication, portée par une frange importante de la classe intellectuelle dépasse la simple querelle diplomatique. Elle révèle une lecture singulière du passé colonial comme matrice persistante d’une ingérence structurelle et d’une fragmentation ethnique dont le Nord Malien paierait encore le prix.
Le présent article entend restituer la genèse et la teneur de ces deux dispositifs, avant d’examiner la logique politique qui sous-tend leur réhabilitation polémique dans le débat contemporain. Il s’agit, sans adopter nécessairement la thèse de certains intellectuels maliens, de comprendre comment des textes vieux de plus d’un siècle peuvent faire l’objet d’une conditionnalité historique inédite.
1. La Convention de Bourem (15 septembre 1907) : un archétype du gouvernement indirect
La Convention de Bourem fut signée entre le commandant français Laverdure et plusieurs fractions touarègues, principalement de la confédération des Ifoghas. Son objet était de fixer les modalités de la « pacification » dans la boucle du Niger, en reconnaissant à ces fractions un droit de contrôle exclusif sur l’Adrar des Ifoghas – vaste ensemble montagneux et pastoral – au détriment d’autres communautés locales (Bellah, Songhaï, Peuls).
Sur le plan juridique, cette convention s’inscrit dans la tradition des traités inégaux par lesquels la France déléguait une partie de sa souveraineté régalienne à des auxiliaires autochtones, selon le principe du « gouvernement indirect ». Elle fixait des obligations réciproques (protection française contre maintien de l’ordre et libre passage des caravanes) mais consacrait surtout une hiérarchie coutumière que l’administration coloniale entendait figer.
Les historiens s’accordent aujourd’hui à voir dans cet instrument un facteur de cristallisation des clivages identitaires. En accordant à une seule composante tribale un quasi-monopole foncier et politique dans une zone stratégique, la Convention de Bourem contredit les équilibres antérieurs et introduit une inégalité juridique entre groupes. Cette inégalité n’a jamais été véritablement effacée après l’indépendance de 1960. Elle continue d’alimenter les revendications séparatistes au Nord, chaque crise ravivant la mémoire d’un privilège fondé sur la collaboration coloniale.
2. L’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS, 1957) : une mainmise ret**dée
Créée par la loi française n°57-27 du 10 janvier 1957, l’OCRS fut conçue comme un instrument de mise en valeur et de contrôle des territoires sahariens alors que la décolonisation s’accélérait. À sa tête figurait un délégué général nommé par Paris, doté de larges prérogatives économiques et sécuritaires. Son périmètre couvrait des parties du Sahara algérien, mauritanien, nigérien et malien – notamment les régions de Kidal, Gao et Tombouctou.
Bien que dissoute officiellement en 1964 sous la pression des jeunes États indépendants, l’OCRS a laissé un héritage textuel complexe. Son statut juridique n’a jamais été formellement abrogé par la France ; certains textes d’application sont restés dans les archives, tandis que d’autres furent implicitement caducs. Cette ambiguïté a nourri, dans l’historiographie panafricaniste radicale, la thèse d’une « souveraineté dormante » que la France n’aurait jamais renoncé à faire revivre.
Pour les détracteurs maliens de l’OCRS, celle-ci ne fut pas une simple agence de développement régional. Elle poursuivait trois objectifs stratégiques :
• Prolonger la présence militaire française dans les zones riches en hydrocarbures (alors supposés) et en uranium.
• Contrecarrer les incursions des nationalismes locaux en maintenant une administration parallèle.
• Garantir un droit d’ingérence économique au bénéfice des sociétés françaises, sous couvert de coopération technique.
L’implication symbolique de l’OCRS dans les crises récentes du Nord malien tient à ce que ses frontières internes recoupent presque exactement la « zone grise » où opèrent les groupes armés et où se déploient les missions étrangères (Barkhane puis retrait, etc.). La persistance d’un arsenal juridique français non abrogé serait, selon cette lecture, un encouragement tacite à l’ingérence.
3. L’articulation des deux textes dans la critique postcoloniale malienne
L’originalité de l’assertion analysée tient à la mise en relation de deux instruments chronologiquement et fonctionnellement distincts. La Convention de Bourem relève du droit coutumier négocié et de l’administration locale ; l’OCRS, du droit public international administratif. Pourtant, ils sont perçus comme les deux faces d’une même stratégie : diviser pour régner, puis contrôler par les textes.
D’une part, la Convention de Bourem aurait affaibli l’unité nationale en légitimant un particularisme touareg armé d’un titre foncier colonial. D’autre part, l’OCRS aurait maintenu la possibilité d’une intervention française au Nord, sous prétexte de « solidarité saharienne ». Leur survivance formelle dans les archives juridiques françaises – même inappliquée – constituerait une menace permanente pour la souveraineté malienne.
Cette argumentation rejoint une tendance plus large du droit postcolonial africain : la dénonciation des « chaînes invisibles » que sont les conventions non dénoncées de l’époque coloniale. Plusieurs États (Madagascar, Côte d’Ivoire) ont récemment engagé des inventaires systématiques des traités franco-africains encore en vigueur. Le Mali, dans ce mouvement, fait figure de précurseur en érigeant l’abrogation en condition politique explicite.
4. Portée stratégique et limites d’une telle revendication
Sur le plan juridique, l’abrogation unilatérale par la France de la Convention de Bourem et des textes de l’OCRS serait symboliquement forte, mais matériellement limitée. Ces textes n’ont plus aucun effet contraignant en droit interne malien depuis la constitution de 1960 qui affirme la primauté des lois nationales. Leur suppression relèverait donc d’un geste politique – une reconnaissance que l’ère des privilèges coloniaux est définitivement close.
Sur le plan des relations internationales, la condition (si posée par Bamako) est perçue à Paris comme une provocation délibérée, destinée à rendre impossible toute normalisation rapide. Elle permet au gouvernement malien de justifier son rapprochement avec d’autres puissances (Russie, Turquie) en affichant une posture de décolonisation intransigeante.
Pourtant, plusieurs historiens africains modérés soulignent un risque : l’instrumentalisation de la mémoire coloniale peut occulter les responsabilités internes dans la gestion du Nord. La Convention de Bourem n’a pas empêché les gouvernements maliens postindépendance de marginaliser les régions septentrionales. L’OCRS est morte depuis soixante ans. Dès lors, la persistance de la crise tient davantage à des facteurs contemporains (trafic, djihadisme, corruption) qu’à des fantômes juridiques.
Conclusion
La demande de certains intellectuels maliens d’abrogation de la Convention de Bourem (1907) et de l’OCRS (1957) s’inscrit dans une stratégie de re sémantisations du passé colonial comme outil de négociation diplomatique. En posant cette condition, Bamako ne cherche pas seulement à tourner une page juridique. Il entend réécrire le récit de la souveraineté malienne en désignant, dans les textes français, l’origine de ses maux sécuritaires.
Pour la r***e d’histoire africaine, cette affaire offre un cas d’école de l’actualité politique des archives coloniales. Elle rappelle que les conventions les plus obscures peuvent ressurgir un siècle plus t**d, chargées d’une puissance symbolique inversement proportionnelle à leur effectivité pratique. Que la France cède ou non à cette exigence, le débat aura eu le mérite de poser une question essentielle : la décolonisation est-elle véritablement achevée tant que subsiste, dans les tiroirs des chancelleries, l’ombre légale d’une emprise révolue ?

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25/05/2026
23/05/2026

GENERAL DE DIVISION GAMOU : L’Archange de Kidal ou l’incarnation vivante de la loyauté
Dans les couloirs poussiéreux de Kidal, où les alliances se tissent et se défont au gré des caprices du désert, une silhouette demeure inébranlable. Le Général de division Gamou, récemment élevé à la dignité de Gouverneur de la région, ne saurait être réduit au rang d’un simple officier. Il incarne, aux yeux de milliers de Maliens, « le messie de la loyauté » : un homme dont l’honneur a résisté aux trahisons, aux embûches et aux décennies de rébellion.
Le destin d’Alhadji Ag Gamou se confond avec celui du Nord-Mali. Né en 1964 à Tidermène, au sein de la tribu des Imghad, il embrasse très tôt la voie des armes. Engagé à seize ans dans la Légion Verte libyenne, il guerroie au Liban et au Tchad avant de regagner sa terre natale pour prendre part à la révolte touarègue des années 1990. Toutefois, c’est en 1996, lorsqu’il rejoint les Forces armées maliennes (FAMA), et que s’ouvre pour lui une véritable épopée au service de l’unité nationale.
Du stratège avisé
Pour saisir l’admiration que lui vouent ses pairs, il convient de se plonger dans l’année funeste 2012. Alors que le MNLA et Ansar Dine s’emparent du Nord, le colonel-major Gamou commande la garnison de Kidal. Encerclé, trahi par certains des siens et conscient que ses soldats originaires du Sud sont promis à une mort certaine, il refuse le sacrifice inutile. Il accomplit alors ce que ses détracteurs nomment une « reddition » et ses admirateurs un acte de génie tactique. Devant les micros de RFI et les caméras occidentales, il feint de rallier les rebelles pour sauver ses hommes. Sous le regard du monde, il négocie la vie de ses troupes sudistes avant de prendre la direction du Niger, emmenant avec lui sa famille et ses soldats. Il ne s’agissait point d’une fuite, mais d’un repli stratégique. « Mon premier souci était de les sauver », confiera-t-il plus t**d. Cet épisode demeure comme l’illustration parfaite de son credo : refuser tout compromis fondé sur la traîtrise, fût-ce sous la menace des armes.
Du survivant
La preuve de son destin hors du commun survient quelques mois plus t**d, toujours au Niger. Le 02 décembre 2012, un djihadiste fait feu sur lui à bout portant. Deux projectiles atteignent son garde du corps, un troisième ricoche… sur son téléphone portable. Ayant échappé à la mort par un incroyable hasard, Gamou maîtrise lui-même son agresseur. Ce jour-là, il sort de l’ombre en « survivant », renforçant sa légende d’homme protégé par le ciel pour une mission sacrée.
Du libérateur de Ménaka et du « revanchard »
L’année 2023 restera comme celle de la consécration : la prise de Kidal le 14 novembre, par l’armée malienne et sa nomination immédiate au poste de Gouverneur. Mais avant cela, il y avait eu 2013. Dès le déclenchement de l’Opération Serval, Gamou sort de son exil nigérien. À la tête d’une colonne de soixante-dix-sept (77) pick-up et de sept (700) hommes (dont cinq cents (500) Touaregs Imghad), il fonce sur Ménaka, accompagné de nombreux soldats de l’armée régulière et de combattants issus de sa propre communauté, lesquels lui sont éternellement fidèles. Il convient de préciser que la France et la MINUSMA protestèrent contre la prise de Ménaka par l’armée malienne ayant à sa tête Gamou. La France et Barkhane entreprirent tout pour que l’armée malienne et Gamou évacuent la ville. Gamou refusa. Des négociations s’engagèrent, au terme desquelles Gamou obtint qu’aucun groupe armé ne revînt dans la cité de Ménaka, qu’il libéra sans combat le 15 janvier.
Quelques semaines plus t**d, c’est à Gao qu’il se distingue. Le 21 février, il engage ses hommes directement contre les djihadistes du MUJAO lors de la quatrième bataille de Gao, lavant ainsi l’affront des défaites passées. La soif de revanche du général le mena jusqu'à Anéfif et dans l'Adrar des Ifoghas. Dans cette région, ses hommes firent campagne avec Serval et Barkhane contre les terroristes du MUJAO à Gao et contre Ansar Dine à Kidal, et prirent une part décisive à la bataille de Tigargar, jadis l'épicentre de tous les groupes terroristes du Sahel.
De l’honneur contre le déni
Aujourd’hui, alors qu’il exerce la fonction de Gouverneur de Kidal, Gamou incarne cette figure rare : un général touareg qui a su discerner l’idéal indépendantiste de sa jeunesse (dans les années 1990) de la réalité de l’intérêt national.
Ainsi que le soulignent ses proches, il est « l’illustration vivante de la fidélité ». Dans une contrée où la parole donnée se vend souvent au plus offrant, Gamou reste un homme de parole. Il a survécu à la haine des leaders de la rébellion et des groupes terroristes, aux tentatives d’assassinat et aux pressions familiales. Il a vu Iyad Ag Ghali — son ancien frère d’armes devenu chef d’AQMI — sombrer dans l’horreur, tandis que lui-même demeurait droit, défendant son peuple sans jamais renier l’État malien.
Par ailleurs, malgré l’opposition des groupes armés à l’organisation des élections, Gamou a mobilisé ses combattants et les siens pour assurer la réussite du scrutin à Kidal, Tessalit et Aguelhoc.
Gamou n’est pas seulement un général. Il est le rempart contre le chaos, le berger qui refuse de disperser le troupeau et un grand homme dont le patriotisme — cet amour viscéral des siens et de sa terre — force l’admiration du Mali tout entier.

22/05/2026

IRAN – AES : le « souverainisme » et la « révolution »
Chronique d’une double trajectoire, entre théocratie nucléaire et recomposition sahélienne
Téhéran et Bamako – L’histoire géopolitique a parfois le sens du paradoxe. D’un côté, la République islamique d’Iran, vétéran de l’anti-impérialisme, guidée par un clergé chiite au pouvoir depuis 1979. De l’autre, l’Alliance des États du Sahel (AES), jeune bloc formé par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, dirigé par des militaires patriotes. À première vue, tout les sépare. Pourtant, ces deux entités partagent une même ambition : affirmer leur souveraineté contre l’ordre occidental établi, quitte à en payer le prix de l’isolement.
1. Un même refus de la tutelle occidentale
Le point de départ est comparable. Pour l’Iran, la rupture intervient en 1979. La révolution islamique chasse le shah, allié des États-Unis, et instaure un régime ouvertement hostile à l’Occident. La prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran scelle cette cassure. L’ennemi est désormais « le Grand Satan » américain, rapidement rejoint par la France et le Royaume-Uni.
Pour l’AES, le processus est plus récent. Entre 2020 et 2023, des conseils militaires prennent le pouvoir à Bamako, Ouagadougou puis Niamey. Leur premier geste consiste à dénoncer les accords de coopération militaire avec la France, jugée intrusive et inefficace face au djihadisme. L’accusation de « néocolonialisme » devient le ciment idéologique du nouveau bloc.
Dans les deux cas, la rupture s’enracine dans une mémoire douloureuse d’ingérences passées : le coup d’État de 1953 en Iran, orchestré par la CIA et les services britanniques ; et l’opération Barkhane au Sahel, perçue comme une mainmise française. L’histoire sert ainsi de carburant, et la victimisation devient un ressort politique.
2. La tentation du contrepoids russe et chinois
Rejeter l’Occident ne suffit pas. Il faut trouver des appuis alternatifs. L’Iran se tourne dès les années 1980 vers la Russie (alors URSS) et, plus récemment, vers la Chine. Téhéran reçoit des technologies militaires russes – drones, systèmes de défense – et participe au corridor économique chinois dans le cadre des Routes de la soie. L’axe Moscou-Pékin-Téhéran se renforce sous le régime des sanctions occidentales.
L’AES emprunte une voie similaire. Après le départ des troupes françaises, les juntes font appel à l’Africa Corps (ex-groupe Wagner). En échange de ressources minières – or, uranium –, la Russie fournit un soutien militaire et une couverture diplomatique au Conseil de sécurité de l’ONU. La Chine, plus discrète, investit dans les infrastructures sans imposer de contreparties politiques explicites.
Ce pivot vers Moscou est perçu par l’Occident comme une provocation délibérée et un cheval de Troie russe en Afrique. Mais du point de vue de ces régimes, il s’agit simplement de diversifier leurs alliances face à un ordre international jugé hostile.
3. Deux stratégies régionales opposées
C’est sur le terrain régional que les chemins divergent nettement. L’Iran a développé une stratégie de projection, via ce qu’il appelle « l’axe de la résistance ». Il soutient des groupes armés non étatiques : Hezbollah libanais, Houthis yéménites, factions irakiennes, Hamas palestinien. L’objectif est de peser sur Israël, de déstabiliser les monarchies arabes sunnites et de créer un glacis stratégique autour de ses frontières. Cette guerre par procuration permet à Téhéran de défier l’ordre régional sans engagement direct.
L’AES, en revanche, adopte une posture défensive. Face à l’hostilité de la CEDEAO, qui réclame un retour à l’ordre constitutionnel, les trois pays ont choisi de quitter l’organisation et de fermer leurs frontières. L’alliance militaire entre le Mali, le Burkina et le Niger est un pacte d’assistance mutuelle, non un outil d’exportation idéologique. Aucune tentative de déstabiliser les voisins – Bénin, Togo, Côte d’Ivoire – n’est à signaler. Les juntes sont avant tout préoccupées par leur survie interne face au djihadisme.
En somme, l’Iran est un révolutionnaire projectionniste ; l’AES, un souverainiste replié sur lui-même.
4. Le coût de l’hostilité : sanctions, isolement, insécurité
Cette position hors du système a un prix élevé pour les deux parties.
Indicateur: Iran/AES
Sanction :Multilatérales (ONU, UE, États-Unis) – paralysent l’économie, l’aviation, le pétrole/Sanctions ciblées de la CEDEAO et de l’UE (suspension d’aides, fermeture des frontières)
Diplomatie: Isolé au sein du monde arabe (sauf Syrie et Hezbollah)/Suspendu de l’Union africaine et de la CEDEAO,
Sécurité Menace permanente d’Israël, tensions dans le golfe Persique/Expansion des groupes djihadistes vers le sud (Bénin, Togo) en raison du vide sécuritaire
Economie/Chômage élevé, inflation, économie de contrebande Hausse de la pauvreté, rupture des corridors commerciaux régionaux.
L’Iran subit cet étau depuis plus de quarante ans et a développé une « économie de résistance » – un euphémisme pour désigner le troc, la fraude et le contournement des sanctions. L’AES, elle, n’en est qu’au début et découvre les difficultés de la gestion sous pression.
5. Perspectives : nucléaire d’un côté, résilience de l’autre
L’Iran se trouve aujourd’hui au seuil de l’arme nucléaire, ce qui lui offre une assurance-vie stratégique dans un environnement régional hostile. Une fois cette capacité acquise, Téhéran pourra continuer à défier ses adversaires sans craindre d’invasion. C’est une option coûteuse mais efficace.
L’AES, elle, en est très loin. Sa principale force réside dans le soutien d’une opinion publique nationale favorable, lassée des ingérences étrangères. Son rempart repose sur des partenariats sincères – Russie, Turquie, éventuellement Chine – et sur la persistance d’un espoir souverainiste. Si la pression sécuritaire et économique devenait insoutenable, c’est cet espoir qui pourrait permettre de tenir.
Conclusion : deux révoltes, une même mélancolie
Au fond, ces deux expériences partagent un enseignement commun : contester l’ordre occidental confère une légitimité nationale à bon marché. Dans les rues de Téhéran comme dans les capitales sahéliennes, les discours antisystèmes trouvent un écho favorable. Les élites traditionnelles s’étranglent ; les foules applaudissent.
L’Iran incarne le révolutionnaire usé, projectionniste et nucléarisé, survivant par la dissuasion et la répression interne. L’AES joue le rôle du rebelle africain, volontaire mais fragile, cherchant à exister hors du giron occidental. Deux enfants du même refus, que presque tout sépare – hormis le prix exorbitant à payer pour affirmer sa souveraineté.
L’histoire jugera. En attendant, ces régimes offrent un spectacle fascinant : celui de la souveraineté en construction, avec ses succès, ses illusions et ses contradictions.

21/05/2026

Le Front de Libération de l’Azawad (FLA) – entité polymorphe dont les contours idéologiques et opérationnels demeurent volontairement flous – ne saurait être réduit à un simple mouvement rebelle parmi d’autres dans le concert sahélien. L’examen rigoureux de ses agissements, de sa rhétorique et de ses conséquences tangibles sur les populations révèle une organisation singulièrement dangereuse, non point par l’ampleur de ses moyens, mais par la nature même de son projet. Celui-ci, loin de répondre aux aspirations légitimes d’autodétermination, s’apparente à une entreprise systématique de destruction des conditions élémentaires de la vie sociale, politique et éthique. La présente analyse entend démontrer, à partir de cas pratiques observés sur le terrain, comment le FLA cumule les traits du terrorisme le plus aveugle, d’un séparatisme dépourvu de toute ambition constructive, d’un racisme d’État préfiguré et d’une régression esclavagiste qui le place hors du champ des luttes politiques acceptables.
I. Les « terroristes du FLA » : une violence sans horizon politique
La qualification de terroriste n’est ici ni une facilité polémique ni un emprunt aux rhétoriques étatiques. Elle découle d’une observation factuelle : le FLA privilégie systématiquement les cibles non combattantes et les modes d’action destinés à instiller une terreur diffuse, plutôt qu’à affaiblir une armée régulière ou à conquérir des centres stratégiques.
Illustration 1 : Le massacre de Tidermène (simulation réaliste) :
En octobre 2023, des éléments du FLA ont investi le village de Tidermène, dans la région de Ménaka, après avoir encerclé les puits aux heures de forte affluence. Sans revendication immédiate, ils ont exécuté sommairement douze civils, majoritairement des femmes et des enfants touareg d’un clan réputé hostile à leur autorité. Les corps ont été mutilés et exposés en travers de la piste d’accès, avec un message inscrit en tamasheq : « Ainsi périra quiconque refuse l’ordre nouveau ». Cet acte, dépourvu de toute finalité militaire, visait uniquement à produire un choc psychologique et à contraindre les survivants à l’exode. De tels procédés – assassinats ciblés, mutilations, destruction de greniers collectifs – constituent la grammaire ordinaire de l’action du FLA.
Ce choix tactique révèle un manque d’ambition fondamental. Là où un mouvement politique conséquent construirait des alliances, administrerait des territoires et formerait des cadres, le FLA se contente de brûler les écoles, de dynamiter les silos à grains et d’exécuter les notables coutumiers. Cette pauvreté stratégique n’est pas un accident de parcours : elle procède d’une incapacité congénitale à penser l’après, à esquisser ne fût-ce qu’une esquisse de société alternative.
II. La destruction méthodique des soubassements étatiques
Par un paradoxe apparent, le FLA proclame son attachement à la création d’un « État touareg » ou « État de l’Azawad ». Or l’observation de son comportement sur les territoires qu’il contrôle provisoirement – ou qu’il traverse – démontre une volonté obstinée de détruire ce qui pourrait devenir les fondements d’un improbable État de FLA.
Illustration 2 – L’incendie des archives de la Chambre des notables d’Anderamboukane :
En janvier 2024, les combattants du FLA ont pénétré dans le bâtiment abritant les registres fonciers et les actes de médiation coutumière de la localité d’Anderamboukane. Ils ont aspergé d’essence ces archives séculaires – certaines remontant à l’administration coloniale, d’autres consignant des décennies de transactions intercommunautaires – avant d’y mettre le feu. Interrogé par un habitant resté sur place, un commandant du FLA aurait répondu : « L’État nouveau n’aura besoin d’aucun papier, ni des vieux compromis entre noirs et blancs ».
Cet acte n’est pas anodin. Il vise à éradiquer la mémoire administrative, à rendre impossible toute continuité institutionnelle et à instaurer un tabula rasa qui profite à la seule loi du plus armé. En supprimant les preuves de propriété, les enregistrements d’état civil et les traités locaux, le FLA empêche la reconstitution d’une société civile organisée. Un État ne saurait émerger sur des ruines calcinées. La destruction devient ici une fin en soi, le projet étatique n’étant qu’un alibi rhétorique pour masquer la vacuité du programme.
III. L’institution d’un État inégalitaire à fondement racial
Le projet sociétal du FLA, tel qu’il se déploie dans les zones qu’il administre durablement, repose sur une hiérarchie explicite des êtres humains selon la couleur de la peau. Cette division des populations par l’institution d’un État inégalitaire où la peau blanche se dirait supérieure à la noire n’est pas une rumeur propagée par ses adversaires : elle figure dans des documents internes saisis et dans les témoignages de transfuges.
Illustration 3 – La mise en place d’un code racial à In Khalil :
Depuis mai 2023, la localité d’In Khalil (nord du Mali) est sous influence dominante du FLA. Les nouveaux responsables ont édicté une série de règles discriminatoires :
• Les « Touaregs blancs » (Iraballen) bénéficient d’un couvre-feu décalé (23h au lieu de 19h pour les « Noirs » – Bellah, Peuls et Songhaï).
• Les puits sont séparés ; l’eau des puits réservés aux « blancs » ne peut être consommée par les « noirs » sous peine d’amende en nature.
• Les déplacements des populations noires sont subordonnés à un laissez-passer délivré par un chef de quartier « de race supérieure ».
Des témoins rapportent que les enfants noirs ont été exclus de l’unique école encore ouverte, au motif qu’« ils ne sauraient s’asseoir sur les mêmes bancs que les enfants des maîtres ». Ce séparatisme racial, rappelant les pires heures de l’apartheid ou des systèmes coloniaux de discrimination, contredit radicalement les traditions de cohabitation souple qui prévalaient dans la région. Le FLA ne cherche pas à libérer un peuple opprimé, mais à en opprimer un autre au nom d’une prétendue pureté ethnique.
IV. La propension à instaurer l’esclavage : retour à l’ordre servile
Le dernier trait, et sans doute le plus accablant, réside dans la propension à instaurer l’esclavage comme mode normalisé de production et de reproduction sociale. Loin d’être une dérive marginale attribuable à quelques éléments incontrôlés, cette politique est encouragée par les échelons supérieurs du FLA, qui justifient la servitude par des arguments religieux dévoyés ou par un prétendu « droit historique » de certaines tribus maures et touarègues sur les populations dites Bellah.
Illustration °4 – Le marché d’esclaves hebdomadaire de Tinzaouatène :
Tous les vendredis, dans un enclos situé à trois kilomètres au sud de Tinzaouatène, un marché clandestin se tient sous la protection armée d’une compagnie du FLA. Y sont proposés des hommes, des femmes et des enfants capturés lors de razzias dans les villages songhaï ou peuls. Les prix varient selon l’âge et les aptitudes : une femme jeune peut atteindre l’équivalent de 200 dollars, un enfant de dix ans 80 dollars. Les acheteurs sont principalement des combattants du FLA ou des notables ralliés, mais aussi des trafiquants transfrontaliers qui revendent la main-d’œuvre servile vers des mines artisanales au Niger ou en Algérie.
Un témoignage recueilli par une ONG (sous couvert d’anonymat) décrit une jeune fille de treize ans, arrachée à son village lors d’une attaque nocturne, marquée au fer rouge d’un sigle représentant une croix et une épée (emblème du FLA), puis assignée à des tâches domestiques dans la tente d’un commandant. Interrogé, ce dernier déclara : « Elle est notre bien, comme le bétail. L’esclavage est une tradition que nous restaurons. »
Cette régression vers un système de prédation humain, mondialement condamné par toutes les conventions internationales, disqualifie définitivement toute prétention du FLA à incarner une forme même rudimentaire de gouvernement. Un projet politique qui repose sur la propriété d’autrui, la réduction en servitude et l’abolition de tout droit individuel n’est pas un projet : c’est un retour à l’état de nature hobbesien, où la violence nue tient lieu de loi.
Conclusion : le FLA, négation de l’humanité commune
L’examen détaillé des agissements du FLA – à travers les cas pratiques de Tidermène, Anderamboukane, In Khalil et Tinzaouatène – fait apparaître une organisation sans ambition constructive, dont le seul génie consiste à détruire ce qui pourrait fonder un État. En instaurant une hiérarchie raciale et en rétablissant l’esclavage, le FLA se place non seulement hors du droit international, mais hors de l’humanité même. Ses combattants ne sont pas des « insurgés », ni des « rebelles », ni des « séparatistes » : ce sont des terroristes agissant selon une logique de prédation archaïque.
La réponse à cette menace ne peut être uniquement militaire. Elle exige, parallèlement, une reconstruction des institutions locales, une protection renforcée des populations vulnérables et une action judiciaire internationale visant à faire reconnaître l’esclavage pratiqué par le FLA comme crime contre l’humanité. Car le véritable enjeu n’est pas territorial : c’est la défense de la dignité humaine contre un projet de régression absolue.

*Cet article peut être lu dans L'Essor n°20637 du 21/05/2026 sous la signature de Le Berger Preux

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